Cours de français, la prof tient un long monologue depuis près d'un quart d'heure. Au dehors, la cheminée d'une maison crache sa fumée dans le ciel délavé par l'eau de pluie. Personne n'y fais attention, personne n'a jamais fait attention aux cheminées qui crachent de la fumée. Dans la maison, quelqu'un doit faire de la cuisine. Peut-être est-ce une pauvre femme accablée de chagrin, le coeur brisé alors que la Terre continue de tourner. Pourquoi la prof continue-t-elle son monologue ? Pourquoi la fumée n'arrête-t-elle pas de s'envoler dans ce ciel si triste ? Pourquoi ce train, avec ces gens dedans qui écoutent leur lecteur mp3 sans voir cette cheminée, sans soupçonner l'existence même de cette pauvre femme et de sa solitude, pourquoi ce train ne s'arrête-t-il pas ? Pourquoi n'y a-t-il personne pour la consoler, pour prendre son coeur et le recoller, le bercer et lui chanter une chanson d'amitié ? Pourquoi les histoires d'amour ne se déroulent-elles pas comme dans les films ? Autant en emporte le vent mis au passif : autant le vent est emporté, la cheminée a arrêté de fumer. La femme s'est assise pour manger, ses larmes donnent à ses pâtes un goût salé. La prof parle maintenant de philosophie. Je ne crains pas la philosophie, je crains les pilosophes. Si je veux, je peux fermer ma vision à cette femme, à sa maison et à sa cheminée. Ce ne serait plus qu'une façade banale, comme les autres, comme les milliers d'autres que je vois tous les jours, que mon quotidien aveugle laisse de côté. Je pourrais m'arrêter sur une autre maison, un autre foyer et autant d'autant d'autres histoires à raconter. Je pourrais faire rire cette femme au lieu de la faire pleurer. Mais elle pleure pour moi et c'est bien pratique. Je pourrais prendre ce train, là, qui part pour je ne sais où. J'irais manger des huîtres à St-Malo, ou encore chez les Ch'tis, ce serait gratuit... Je peux même rentrer chez moi, m'installer devant le feu et regarder l'album photo du mariage de mes parents... Ma mère dans sa belle robe verte, ces photos qui respirent le passé et la nostalgie. Mon corps se mets à pleurer, alors que mon esprit sourit. Encore et toujours les mêmes questions, ces questions sans réponses. Pourquoi l'homme et la femme sont-ils si différent ? Et moi, qui suis-je vraiment ? Un homme ? Une femme ? Je ne sais pas vraiment. On me dit depuis toujours que je suis un homme, pourquoi serais-je une femme ? Et pourquoi pas ? Why not ? Pourquoi fait-on une différence entre les hommes et les femmes ? Sommes-nous influencés en bien ou en mal par cette étiquettation ? La philosophie, c'est ça ? Je suis un philosophe, moi ?! Laisse-moi rire. Et ma mère qui semble si joyeuse sur ces photos. Je l'entends qui pleure à la cuisine. Je revois la soirée d'hier soir, le coup de fil qu'elle à reçut, mes larmes qui coulent en silence, alors que les siennes résonnent sur le carelage de la cuisine. Cette cuisine où elle prépare tous les soirs le dîner, en attendant mon père. Cette cuisine où elle réfléchit, à l'abri, comme moi, derrière la barrière de son esprit. Que j'aimerais être dans sa tête, le temps d'un après-midi. Avant, mes parents me semblaient bien lunatiques, je trouvais qu'ils s'émerveillaient pour un rien. Ils prêtaient attention à des détails qui ne m'importaient pas. Aujourd'hui je suis pire qu'eux, je découvre de plus en plus, de mieux en mieux, le monde qui m'entoure. Comment le temps s'écoule-t-il ? S'écoule-t-il de la même façon pour chaque individu ? Suis-je gentil, suis-je méchant ? Mon existence toute entière n'est-elle qu'un rêve ? Je reviens toujours aux mêmes interrogations, je tourne en rond.